Comment les jeunes militants influencent-ils le programme politique de leur parti?

Comment les jeunes militants influencent-ils le programme politique de leur parti?

Nous avons contacté plusieurs jeunes présidents de parti à quelques jours du scrutin. En ces temps de méfiance à l’égard des politiques, ont-ils une réelle influence sur le programme de leurs aînés?

Dans une campagne qui verse souvent dans la caricature, il est bien, de temps en temps, de parler programme politique. Chaque parti dispose d’une section jeune, plus ou moins indépendante, qui joue un double rôle: mobiliser les jeunes militants sur un projet, mais aussi influencer ce qui sera la politique de demain. La question reste de savoir s’ils sont écoutés.

Jeunes cdH: l’art du compromis

Du côté des jeunes cdH, leur président, Christophe De Beukelaer, nous explique qu’il fait partie intégrante du bureau politique. Celui qui prend place chaque lundi et dessine la semaine politique à venir. « On peut bien sûr prendre la parole, interagir librement et peser au final sur la ligne du parti », synthétise le jeune humaniste.

Concrètement, Christophe nous dit avoir contribué à « 94 amendements » au sein du programme politique du cdH. Les thèmes sont assez précis et sans doute révélateurs de ce que sera la politique de demain: « Nous voulons améliorer la lisibilité de nos institutions, notamment en supprimant la Cocof et la Cocom à Bruxelles. Nous souhaitons aussi une démocratie plus participative qui renforce la consultation populaire, voilà deux thématiques qui font désormais partie du programme du cdH ».

On sent derrière le discours la volonté de faire de la politique autrement. « En réduisant la taille des cabinets ministériels et le nombre de mandataires ou en clarifiant la procédure de nomination des mandats administratifs ». Et ils ont été entendus, nous assure le jeune président.

Certains sujets butent toutefois sur des compromis. Les aléas de la politique: « Il faut aussi savoir avancer à petits pas ». C’est le cas pour les voitures de société. Les jeunes cdH veulent les supprimer. Ils n’ont pas été totalement écoutés, mais il ressort de ce débat un entre-deux: le parti dit vouloir les limiter, « notamment en encourageant fiscalement la mobilité douce », comme l’expliquait sur le plateau d’A votre avis en avril dernier Céline Fremault, ministre bruxelloise de l’Environnement, mais il n’est pas question de les supprimer. Le cdH pense toujours aux habitants des zones rurales. Même constat au niveau de la légalisation du cannabis: le cdH n’en veut pas, principalement pour des raisons de santé publique. Les jeunes cdH ont toutefois pu obtenir de leur parti mère « une validation du cannabis thérapeutique, encadré, accompagné d’une sensibilisation sur la thématique ».

Le changement de président de parti – Benoit Lutgen a cédé le relais à Maxime Prévot – a-t-il changé la donne pour les jeunes cdH? « Honnêtement, Benoit Lutgen ne nous a jamais bridés. Mais il est certain qu’avec Maxime Prévot (41 ans) le courant passe bien, tout comme avec sa jeune équipe. » Les jeunes militants sont-ils pour autant mis en avant? « On nous donne une chance, mais il était temps », constate Christophe.

Christophe De Beukelaer

Jeunes MR: la stratégie de la contagion

Du côté des jeunes MR, même son de cloche. Mathieu Bihet, son président, nous dit « faire partie intégrante du conseil du parti » qui s’organise lors de chaque bureau politique. « Je suis associé aux réflexions du parti, notamment en termes de proposition de loi, et j’ai aussi voix au chapitre pour tout ce qui est contenu doctrinal. »

C’est lors d’un Congrès à Ciney en 2016 que le MR a décidé de donner un petit coup de frais à sa pensée politique. L’aboutissement de réflexions entamées l’année précédente. « Dans chaque groupe de travail qui était chargé de mettre en place la nouvelle doctrine, nous avions un membre des jeunes MR qui coprésidait l’atelier », se souvient Mathieu. « Donc nous avons clairement une place à part entière pour donner notre point de vue. »

Concrètement, Mathieu donne quelques exemples de cette influence: « Le statut de l’étudiant-entrepreneur, à la base, c’est de nous. » Mis en place par le gouvernement fédéral, dont faisait partie le MR, il permet à des jeunes de combiner leurs études avec une autre activité, notamment via la mise en place d’un horaire allégé au niveau du cursus. « Aujourd’hui, il y a plus de 6.000 étudiants qui bénéficient de ce statut », se réjouit Mathieu.

Même topo sur la thématique autour de la conciliation entre la vie privée et la vie au travail. « Les jeunes MR ont amené ce débat autour de la table, notamment le télétravail. Cette thématique est maintenant inscrite au sein du programme du MR », se félicite le jeune président libéral.

Mais il y a certains thèmes sur lesquels les jeunes MR ont plus de mal: « Typiquement, la légalisation du cannabis. Nous n’avons pas encore été entendus. Je dis ‘encore’ car on espère qu’un jour ça passera ».

On sent aussi dans le discours de Mathieu, la volonté de simplifier, comme au cdH, les institutions publiques: « Nous prônons – et nous avons été rejoints par un certain nombre de mandataires – la refédéralisation de certaines compétences comme l’environnement, la santé et la mobilité. Nous voulons également réduire le nombre de mandats. » Les jeunes MR ont du coup signé une carte blanche l’été dernier, soutenue par des personnalités comme Sophie Wilmès (ministre du Budget), François Bellot (ministre des Transports publics) ou encore Christine Defraigne (ancienne présidente du Sénat). « C’est un peu notre stratégie. Celle de la contagion », nous précise Mathieu. « Si par la porte ça ne rentre pas, essayons par la fenêtre ! »

Par ailleurs, le président des jeunes MR se montre très satisfait du renouvellement politique au sein de son parti. « Lors des élections communales, sur les un peu plus de 800 mandataires, il y avait 230 jeunes élus, dont 5 bourgmestres jeunes MR ». Jeune? On l’est en dessous de 35 ans en politique, c’est en tout cas ce que précise un texte de la Fédération Wallonie-Bruxelles. « Et lors de ces élections régionales, fédérales et européennes, un candidat sur quatre est jeune », conclut le président des jeunes MR.

Mathieu Bihet

MJS: l’indépendance

Chez les jeunes PS, on s’affiche avec clairement plus d’indépendance. Nicolas Deprets, vice-président du Mouvement des Jeunes socialistes (MJS), nous précise d’emblée que les deux entités « ne partagent pas le même bâtiment et nous ne recevons pas un euro en provenance du PS ». Notons à ce stade que l’essentiel du budget des jeunes partis sont issus de la Fédération Wallonie-Bruxelles comme aides à la jeunesse. Les partis mères assurent également une petite contribution, sauf au PS donc.

Cette scission ne veut pas dire pour autant que les deux entités se jettent des bâtons dans les roues. Le cœur reste rouge: « Nous avons évidemment un patrimoine et des valeurs communes », rassure Nicolas.

Le jeune coprésident nous précise aussi les statuts du PS. Ils stipulent que les listes PS doivent intégrer au moins de 15% de jeunes candidats. Et que chaque membre du PS de moins de 30 ans est invité à adhérer au Mouvement des Jeunes socialistes. Aucune obligation toutefois. Inversement, il est possible d’adhérer au MJS sans être expressément membre du PS, sauf si on y exerce un mandat bien sûr. Dernière précision théorique: le MJS élit un représentant pour participer au bureau politique du lundi, comme au sein des autres partis.

Voilà pour la théorie. Mais qu’en est-il dans la pratique? Nicolas se montre assez transparent: « Après les affaires, nous avons expressément demandé aux instances du parti de faire de la politique autrement. Nous voulions un changement radical. »

Le MJS a donc prôné à ce moment-là le décumul intégral des mandats et une démocratie plus participative, qui intégrerait davantage les citoyens dans le débat d’idées: « Nous avons été à moitié entendus », reconnait Nicolas. « Il est désormais interdit de cumuler une fonction de député et une fonction exécutive au niveau des villes de plus de 50.000 habitants, c’est bien, mais nous voulions aller plus loin. » Certains militants veulent par exemple limiter à deux le nombre de mandats consécutifs, « mais même au sein du MJS, nous n’avons pas pu mettre tout le monde d’accord », précise encore Nicolas.

Passons l’exemple emblématique du cannabis, porté maintenant à haute voix par le président Elio Di Rupo, les jeunes socialistes ont surtout poussé leur parti mère à adopter « un grand plan digitalisation/numérisation ». Mais ça bloque sur un certain nombre de dossiers comme la création de zones d’activités intelligentes: « Nous voulons une sorte de Silicon Valley du côté francophone, nous voulons développer une vision plus large, multifonctionnelle, totalement repensée, où viendraient s’implanter un centre universitaire et de nombreuses entreprises ».

Mais cette volonté se heurte « à la politique égoïste des subsides ». C’est bien connu: chaque élu a tendance à vouloir prêcher pour sa paroisse. Il y a d’ailleurs certains spécialistes en la matière, tous partis confondus. Le MJS veut dépasser ces égoïsmes mais se voit stopper dans son élan face à la réalité du terrain. Les grands pôles économiques 2.0 devront attendre.

Autre difficulté, la capacité des jeunes socialistes à porter des questions qui ne sont pas au centre de l’actualité. « C’est plus compliqué, il faut être honnête. On nous traite parfois de rêveurs, mais nous ce qu’on veut, c’est du concret justement ».

A la question de savoir si Elio Di Rupo n’est pas trop vieux pour mener le PS? Le jeune coprésident ne l’affirme pas: « Ce que je peux vous dire, c’est qu’il nous a reçu plusieurs fois, avec une issue favorable, même s’il a fallu faire des compromis (…). Sa représentativité et son leadership restent incontestés, mais ce sera, au final, aux citoyens de faire leur choix. S’ils estiment que c’est à Paul Magnette de reprendre les rênes, ils nous le diront. »

Nicolas Deprets

Ecolo J: l’influence indirecte

On termine ce tour de table par les Verts. Chez Ecolo J, on insiste également sur l’indépendance du mouvement par rapport au parti mère, « dans la liberté de ton et d’action ». Tout le monde a bien sûr en tête l’exemple de la caricature nazie de Theo Francken, et pour Cloé Devalckeneer, coprésidente, « ce cas est justement emblématique de notre indépendance par rapport au parti. »

Cette indépendance, elle va toutefois dans les deux sens: « Nous n’avons qu’une influence indirecte sur le programme du parti. Nous sommes toutefois dans le même bâtiment, nous avons des contacts réguliers avec Zakia (Khattabi) et Jean-Marc (Nollet) et nous avons une vision commune, c’est clair, mais il n’y a pas de mesure précise inscrite dans le programme d’Ecolo. »

En fait, Cloé et son alter ego masculin, Arthur Lambert, se reconnaissent volontiers dans un profil plus activiste: « Notre but, c’est de former les jeunes à l’esprit critique. À être des citoyens responsables et solidaires. C’est de là que découlent nos idées qui imprègnent ensuite le parti. Aussi quand toute la jeunesse se mobilise, cela influence mécaniquement le parti. »

Activisme? « Ça passe par l’organisation de formations, de journées de sensibilisation, de rencontres, de débats, mais aussi par des actions plus directes et plus impertinentes. Ce qu’un parti ne peut pas toujours se permettre. » Pour en revenir à la caricature de Theo Francken, Cloé se rappelle avoir reçu « des critiques sur la forme, mais nous avons été soutenus. Ils reconnaissent même que c’est à ça que sert un mouvement de jeunesse politique ».

On ne peut qu’abonder dans ce sens. Qu’ils soient impertinents, doux rêveurs, concrets ou indépendants, la politique de demain ne se dessinera pas sans eux. Il serait donc bien stupide de la part des partis de ne pas les écouter.

Cloé Devalckeneer

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