Le gouvernement français a-t-il rémunéré des influenceurs pour promouvoir le SNU?

TiboInShape - SundyJules (capture Instagram)

Le Service National Universel fait parler de lui de l’autre côté de la française. Présenté comme le “nouveau service militaire”, il est comparé à une pratique fasciste, avec une propagande 2.0. qui inclut… des influenceurs.

On ne retirera pas au gouvernement français actuel qu’il tente d’innover. Après en avoir mis plein les yeux à Angela Merkel avec un “bouffon vert” plus vrai que nature ce 14 juillet, c’est au tour du Service National Universel d’être sous le feu des projecteurs (numériques).

Le SNU, c’est quoi?

Ce substitut futur à la Journée Défense et Citoyenneté (JDC) en France, qui avait pour but de sensibiliser à la citoyenneté et à cibler des jeunes potentiellement intéressés par un recrutement dans l’armée a fait couler beaucoup d’encre.

Pour faire un bref rappel, la JDC avait été créée sous le nom de “journée d’appel” en 1997, année où Jacques Chirac a supprimé le service national obligatoire. Jusqu’à aujourd’hui, rien de comparable à un service national n’avait été proposé par les élus français. On parlait ça et là d’un potentiel service civique optionnel mais recommandé à la fin de ces études, notamment durant la campagne présidentielle de 2017, mais rien n’avait été mis sur le tapis de manière concrète.

Puis vint le Service National Universel. Destiné à remplacer le service militaire, il a fait une arrivée fracassante dans la sphère médiatique française il y a un peu plus d’un mois.

Le principe: pendant 2 semaines, 2.038 jeunes de 15 à 16 ans étaient répartis dans 13 centres différents à travers la France afin de réaliser la “phase de cohésion” du SNU. Au programme: “accroître la cohésion et la résilience de la nation”, “garantir un brassage social et territorial”, “renforcer l’orientation et l’accompagnement des jeunes”, et “valoriser les territoires, leur dynamique et leur patrimoine culturel.”

Nation, Patriotisme, Liberté, Egalité, Fraternité, etc.

On pourrait croire à une colonie de vacances sympa, où on apprend des cours de self-défense et à faire du feu. Sauf que l’ambiance patriotique à souhait, le terme “nation”, les extraits de jeunes chantant la Marseillaise et rencontrant la garde impériale laissent un goût de fascisme dans la bouche de certains critiques du SNU. Certes, ces jeunes sont volontaires dans le cadre de cette phase de test, mais il est prévu pour le gouvernement de rendre le SNU obligatoire si cette dernière rencontre le succès espéré.

On pensait que la controverse avait atteint son paroxysme au moment où 29 jeunes se sont retrouvés à faire un malaise durant une cérémonie en plein cagnard. Alors que la communication du gouvernement voulait que le SNU ne soit pas comparé à l’armée, on leur a demandé de rester au garde à vous, pendant une heure, sous le soleil, ce 18 juin dernier. En pleine canicule. Pour l’inauguration d’une statue de De Gaulle.

Et les influenceurs arrivèrent

Les comparaisons avec toutes sortes de jeunesses fascistes vont bon train sur Twitter. Entre Pétain, Hitler et Mussolini, on retrouve au final Macron. Mais le dernier retournement de situation dans cette histoire, c’est l’entrée en puissance du monde des influenceurs.

Depuis quelques jours, on a vu plusieurs vidéastes sortir du contenu en partenariat avec l’Elysée. Tibo Inshape, spécialisé dans la muscu, a d’abord fait une immersion de 24 heures en Guyane, nous donnant un aperçu du mode “Rambo” du SNU.

DAYUMMM LES GENS REGARDEZ COMME C’EST FUN DE ROULER DANS LA BOUE

Puis le malaise s’installe un peu plus, avec deux Tiktokeurs qui enchaînent les millions d’abonnés sur Instagram. Habitués des opés du style “waw comment elle est incroyable cette nouvelle boisson sucrée”, on voit donc SundyJules et Enzotaistoi annoncer, sourire aux lèvres, que le SNU, c’est “icônique”.

Voir une telle initiative, organisée par le gouvernement, traitée comme une opération commerciale avec une marque de maquillage, c’est ça qui crée le malaise. Dans les deux stories Instagram, on sent encore plus que dans la vidéo de TiboInShape, le brief que les influenceurs ont dû recevoir.

“Alors les gars, il faut mentionner les valeurs de la nation, Liberté, Egalité, Fraternité, et rappeler que la société donne beaucoup, qu’on doit lui rendre et que c’est une expérience exceptionnelle. Puis Swipe-Up vers la vidéo promotionnelle, ok?”

Ont-ils été rémunérés pour ces vidéos?

La question se pose alors: ont-ils, oui ou non, été rémunérés pour cette promotion. Le fait qu’il n’y ait à aucun moment de mention de partenariat ou d’offre rémunérée sème le doute. Soit ces influenceurs violent la loi française qui veut que toute publicité soit déclarée comme telle et qu’il n’y ait pas de tentative de dissimulation, soit ils n’ont pas été rémunérés et l’ont fait par amour patriote du SNU.

Ce serait surprenant, étant donné qu’on est bien loin des préoccupations habituelles de SundyJules et EnzoTaisToi. Maintenant, si on regarde de plus près, les initiatives publiques qui ont fait l’objet de partenariats avec des influenceurs ont rarement cette mention d'”information commerciale”.

Les institutions publiques sont-elles soumises à la loi?

Par exemple, prenons la vidéo que Natoo a réalisée en partenariat avec la Région Île-de-France pour promouvoir la candidature de Paris aux JO de 2024. Elle a vraisemblablement été rémunérée pour cette vidéo, en témoigne la présence sur le site de son agence la miniature de sa vidéo, dans la section qui répertorie les partenariats entre youtubers et “marques”. Pourtant, la mention: “inclut une communication commerciale” ou “#ad” n’apparait pas.

Une absence remarquée

Les institutions publiques seraient-elles exemptées de la loi sur les pratiques commerciales françaises? Il faut espérer que oui pour SundyJules, Tibo Inshape et Enzotaistoi. Si ils ont effectivement été rémunérés pour ce partenariat avec le SNU, ils ont ainsi violé (au moins) l’article II de l’article L-221-1 du code de la consommation française:

Une pratique commerciale est également trompeuse si, compte tenu des limites propres au moyen de communication utilisé et des circonstances qui l’entourent, elle omet, dissimule ou fournit de façon inintelligible, ambiguë ou à contretemps une information substantielle ou lorsqu’elle n’indique pas sa véritable intention commerciale dès lors que celle-ci ne ressort pas déjà du contexte.

Ne pas préciser qu’ils ont ainsi été rémunérés, et qu’il s’agit d’un partenariat avec le gouvernement français, c’est illégal d’après cette loi. On peut cependant supposer, étant donné que cette loi parle surtout de biens et services commerciaux (qui coûtent de l’argent à la personne qui veut se les procurer), qu’une initiative comme le SNU n’est pas couverte par cette loi.

En attendant que cette histoire connaisse un dénouement, et qu’on sache peut-être un jour si, oui ou non, la triade d’influenceur du SNU ont été rémunérés, on peut toujours savourer les memes qui naissent autour du Service National Universel. Chacun y va de sa vanne, et c’est sans doute la meilleure chose qu’on puisse retirer de cette affaire.

MISE À JOUR

Un nouvel indice laisse à penser qu’effectivement, ce partenariat était rémunéré. La preuve: Konbini, média d’information à destination de la génération Y, a lui aussi fait partie des entités qui font la publicité du SNU. Sauf qu’ici, ils ont indiqué “partenariat rémunéré”.

Articles sponsorisés