Tract polémique d’Ecolo: quand le débat politique belge atteint le point burkini

Tract polémique d’Ecolo: quand le débat politique belge atteint le point burkini

Un tournant dans la campagne. Après un parcours presque sans faute, Ecolo aurait commis l’irréparable. Tant sur le fond que sur la forme, les Verts ont bien du mal à se justifier, du pain bénit pour leurs (nombreux) détracteurs. Mais le débat autour de la communauté musulmane et de ses pratiques, il en est où en Belgique?

Depuis hier, Ecolo est au centre de toutes les critiques. Aux alentours de midi, le journaliste Michel Henrion partage sur les réseaux sociaux ce qui ressemble à un tract électoral. Il mentionne “les positions des partis concernant les libertés de culte à Bruxelles”. Distribué sur le marché de Laeken, commune bruxelloise à la population musulmane importante, il précise quel parti est pour “le port du foulard islamique aux guichets des administrations” et quel parti est contre.

Autres propositions: “le libre choix des jours de congé par les parents d’élèves en fonction de leurs convictions”, “le maintien de l’heure de cours de religion ou de morale” ou encore “le port du foulard à l’école par les élèves”. Des questions qui suscitent bien souvent la polémique dans nos sociétés occidentales, mais qui reposent ici sur une base concrète: les tests électoraux de La Libre et de la RTBF pour lesquels chaque parti a dû préciser sa position.

“Racolage communautaire”, “course à l’échalote”, “les masques tombent”, Ecolo est accusé par des élus et des observateurs de tous bords, tant sur le fond que sur la forme. Ecolo aurait-il viré “communautariste”?

La forme

Parlons de la forme justement. Selon ses initiateurs, Zoé Genot, cheffe de groupe au Parlement bruxellois et Ahmed Mouhsin, député lui aussi, il s’agit d’une réponse à la désinformation du PS sur les positions d’Ecolo par rapport à la communauté musulmane. Certains “élus socialistes inquiets” auraient appelé à ne pas voter Ecolo car “ils sont contre le foulard, contre le halal”, explique Zoé Genot à Belga.

On rappellera toutefois que ce tract n’est pas neuf et qu’il traîne depuis un petit bout de temps sur les réseaux sociaux. Il est souvent accompagné d’un message identique à celui soulevé par Zoé Genot, mais contre le Parti socialiste cette fois, pour qui les musulmans ne seraient qu’une manne à voix.

Quoi qu’il en soit, cette pratique de cibler une communauté en particulier rebute Ecolo qui l’a toujours dénoncé dans le chef des autres partis. Les premiers pompiers de service débarquent sur Twitter pour tenter de maîtriser l’incendie. Alain Maron d’abord, député bruxellois, qui précise d’emblée que ce tract “n’a pas été avalisé par Ecolo BXL et ne l’aurait pas été. Ce n’est clairement pas notre façon de faire campagne”. Même son de cloche du côté de Gilles Vanden Burre, député fédéral, pour qui la “manière de faire campagne est bien éloignée de tout communautarisme”.

Il s’agit pour nous d’une énorme hypocrisie. Car en campagne électorale, tout le monde fait du communautarisme. Chaque parti tente de toucher un public cible, que ce soit via des tracts ou sur les réseaux sociaux via des contenus sponsorisés. Que ce soient les vieux, les jeunes, les indépendants, les pauvres, les riches, les vegans, la communauté LGBTI, chaque groupe représente un potentiel de voix. Le religieux doit-il être traité à part? N’a-t-on pas le droit de défendre les intérêts d’un groupe particulier, qui plus est, n’a pas trop la cote dans notre société? Un élu qui s’affiche au sein de la communauté juive ou chrétienne commet-il le même impair?

En fait, où s’arrête et où commence le communautarisme? Recruter un candidat issu de l’immigration est-il déjà un geste communautariste? Le débat doit pouvoir exister et ne doit pas être rejeté dès qu’il s’agit de musulmans. S’accuser de communautarisme entre partis alors que tout le monde use de cette pratique est au minimum une malhonnêteté intellectuelle.

Le fond

Mais pour certains élus comme George-Louis Bouchez (porte-parole du MR) ou Étienne Dujardin (MR), le débat ne doit justement pas porter sur la forme, mais bien sur le fond. Les points soulevés par le tract sont-ils bien inscrits dans le programme d’Ecolo? Les Verts sont-ils pour ou contre le port du voile à l’école? Dans l’administration? Doit-on adapter un jour de congé en fonction des confessions? Ecolo est-il la première étape vers une société du Grand Remplacement façon Michel Houellebecq? La société occidentale se soumet-elle au diktat islamique?

Comme souvent dans les discussions sur ce genre de questions, on atteint ce que certains appellent le point burkini/hijab, du nom du maillot intégral que l’on observe au bord des plages, ou plus récemment, du nom de cette polémique autour de la vente d’une tenue intégrale par Decathlon. Cette question autour du voile, plus largement, est presque impossible à traiter en Europe continentale principalement. C’est un point de non retour. À gauche comme à droite, chacun est tiraillé entre l’importance d’une société laïque et celle qui garantit la liberté. La liberté de culte, la liberté de pouvoir s’exprimer, de pouvoir porter ce que l’on veut, la liberté d’être soi-même sans qu’une autorité, souvent extérieure, vous dise ce qu’il est bien et mal de faire, qui vous explique ce qu’est une femme soumise et une femme libre.

En Belgique comme en France, un débat autour de la communauté musulmane vire souvent à l’hystérie collective. Il y a des explications bien sûr, mais force est de constater qu’on ne peut tenir un débat serein sur ces questions sans se faire taxer “d’islamo-gauchiste” d’un côté ou de “fasciste” de l’autre. Chacun croit savoir sur quelles bases repose notre société occidentale, entre les bouquins d’histoire et une réalité beaucoup plus complexe qui appelle à faire évoluer les mentalités. Dans un sens ou dans l’autre d’ailleurs. Notons que ces détails vestimentaires ne posent pas autant de problèmes au Royaume-Uni, au Canada voire même aux Etats-Unis, des sociétés plus inclusives, même si imparfaites.

Ecolo va-t-il en payer le prix?

Comme pour la polémique autour de la taxation de la viande, Ecolo a bien du mal à répondre sur le fond. À assumer son programme en somme. Car élus et observateurs ne sont que le reflet d’une société qui n’est décidément pas prête à traiter ces questions. C’est très touchy et les Verts le savent très bien.

Ce débat sur la communauté musulmane a d’ailleurs déjà eu lieu en interne et n’a visiblement pas été jusqu’à son terme, ce qui aurait permis à Ecolo d’adopter une position claire sur ces questions. On notera par exemple que Marie Nagy a été mise à pied pour avoir dénoncé des “accommodements raisonnables” avec certaines communautés au sein du parti. Jusqu’à ne pas vouloir faire interdire les abattages rituels sans étourdissement. Ce qui peut-être perçu, à juste titre, comme totalement contradictoire avec la volonté d’Ecolo de défendre le bien-être animal. Rappelons toutefois qu’Ecolo a voté contre les abattages rituels sans étourdissement en Wallonie, mais qu’il s’agit d’une matière régionale. Hors à Bruxelles, un recours a été introduit à la Cour constitutionnelle par des organisations juives et musulmanes en novembre 2017. Ecolo a préféré attendre la position de la Cour de justice européenne qui doit aussi se prononcer sur le sujet et celui de la Cour constitutionnel.

Reste qu’électoralement, dans une société majoritairement de rejet contre le religieux, l’argument environnemental peut s’avérer insuffisant. Les nouveaux adhérents les plus conservateurs sur ces questions ne pourront sans doute jamais s’en accommoder et détourneront peut-être leur vote. Certains écologistes pur jus également. Wait and see.

En tout cas les détracteurs des Verts n’en demandaient pas tant. Ce tract, c’est un véritable bâton pour se faire battre, “une nouvelle munition”, regrette Zoé Genot. Et elle ne croit pas si bien dire: le débat a maintenant des répercussions en Flandre où Theo Francken s’est bien entendu saisi du sujet. Et à force de vouloir jouer la carte de l’unité avec Groen, les écologistes pourraient payer un lourd tribut dans leur entièreté.

Ce tract peut donc bel et bien être un tournant dans cette campagne et empêcher le triomphe annoncé des Verts. Le débat, lui, est toujours intact et n’a pas avancé d’un iota. C’est le fameux point burkini. Impossible d’en parler sereinement et ouvertement.

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