En prévision des débats électoraux, voici 5 préjugés sur le cannabis décortiqués

En prévision des débats électoraux, voici 5 préjugés sur le cannabis décortiqués

A l’approche des élections, les partis politiques construisent leur programme. Avec une question qui revient régulièrement pour tenter de conquérir les jeunes électeurs: doit-on légaliser le cannabis? Voici les arguments pour et contre que tu risques de rencontrer.

Depuis quelques années, la question de la légalisation du cannabis, ou du moins sa dépénalisation, s’est invitée dans les discussions au sein des différents partis. Malgré tout, rien n’a vraiment bougé en Belgique depuis plusieurs années. Du moins au niveau politique car le cannabis se consume de plus en plus au sein du Royaume.

Aussi, le cas canadien (et américain) donne des idées aux acteurs politiques qui y voient une bonne manière de relancer l’économie en créant de nouveaux emplois.

La question de la santé, elle, demeure intacte. Alors, faisons le point sur tous les arguments que peuvent utiliser les partis politiques pour justifier une légalisation ou une dépénalisation de cette plante de plus en plus célèbre à travers le monde. Ou à l’inverse, quels sont les arguments défavorables souvent cités? Nous allons tenter de les confirmer ou les démonter, études scientifiques à l’appui.

“La légalisation mène à une hausse de la criminalité”

Grâce aux USA et au Canada, on sait désormais où regarder pour observer les effets de la vente de cannabis et faire un avant/après, car les changements concernant le cannabis sont relativement récents. L’Uruguay, le Canada et plusieurs états américains ont autorisé leurs citoyens à acheter et fumer de la weed à des fins récréatives. Plusieurs études ont déjà été réalisées dans les pays concernés. Et globalement, on observe une baisse de la criminalité liée à la drogue.

C’est plutôt logique: les consommateurs se tournent vers les chaînes de production officielles gérées par l’État, laissant ainsi de côté les dealers et cartels (dans le cas des USA où les cartels mexicains ont énormément d’influence) qui n’ont eu d’autres choix que de se tourner vers d’autres drogues. Et ça se ressent! Chez l’Oncle Sam, la criminalité a baissé de 13% en moyenne et de 15% en Californie selon une étude publiée en janvier 2018. On peut être plus précis: les vols à main armée ont diminué de 19% et les meurtres de 10%. Et surtout, les homicides liés au trafic de drogue ont connu une incroyable baisse de 41%, particulièrement dans les états proches de la frontière mexicaine! Cependant, les autorités californiennes constataient en mars 2018 que de nombreux “thugs” (c’est le terme utilisé, ndlr), faisaient la route en bande jusqu’en Californie pour profiter de cette légalisation en provoquant, parfois, quelque dégâts sur leur passage.

Alors, dans certains états où la weed est légale, on observe tout de même une augmentation des homicides dans certaines villes, notamment à Denver. Cependant, il est impossible de créer un lien concret et clair entre cette augmentation et la légalisation du cannabis. Ce qui est sûr et certain, c’est que les trafics illégaux de drogues ont drastiquement diminué, ça, c’est un fait. Dans l’état de Washington par exemple, où la marijuana est légale depuis 2015, les affaires de possession et de commercialisation d’herbe illégale ont diminué de 98% en seulement un an. Même topo dans le Colorado où les actions en justice contre des producteurs et revendeurs illégaux se font de plus en plus rares: on parle d’une diminution de 85%. Par contre, cela s’accompagne tout de même de dérives: beaucoup de dealers achètent leur weed légale au Colorado, pour la vendre bien plus cher dans un autre état où elle n’est pas autorisée, formant ainsi un tout nouveau marché noir.

On peut donc en tirer une conclusion en disant que, globalement, la légalisation, à des fins récréatives surtout, tend à faire diminuer le nombre de crimes liés à la consommation et au trafic du cannabis, mais aussi au niveau de la violence. Cependant, on remarque que des marchés noirs se forment pour profiter de cette légalisation nouvelle. Il y a toujours des exceptions, mais il est difficile d’établir des liens concrets entre légalisation et augmentation des crimes.

“Les jeunes fumeront de plus en plus tôt”

On entend souvent cet argument au sein des débats mouvementés concernant la légalisation ou la dépénalisation. Il est vrai que ça semble plutôt logique: si le produit est plus facilement accessible, il y a de grandes chances que les plus jeunes y touchent plus tôt.

À ce postulat, il y a le contre-argument classique: les lois répressives n’ont aucun effet sur les jeunes. C’est ce qu’on peut lire dans une nouvelle étude publiée en février dernier. Des chercheurs de l’université de Kent au Royaume-Uni ont analysé les comportements de 100.000 jeunes issus de 38 pays différents par rapport au cannabis. Les conclusions des recherches sont très claires et résumées par le professeur Alex Stevens qui a supervisé l’étude: “Ma nouvelle étude rejoint plusieurs autres qui ne montrent aucun lien entre des peines plus sévères et une consommation de cannabis plus faible.”

Alex Stevens vient ainsi décrédibiliser une étude publiée en 2015 qui démontrait l’exact opposé. La dite étude avait d’ailleurs été largement utilisée pour militer en défaveur d’une légalisation ou d’une dépénalisation de la consommation du cannabis. Le chercheur de l’université de Kent explique que cette étude est basée sur une mauvaise interprétation des chiffres. C’est pourquoi il a repris les mêmes chiffres tout en ajoutant de nouvelles données rendant compte des différences de consommation entre garçons et filles de plusieurs pays. Aucun lien n’a pu être établi entre politiques répressives et consommation plus faible chez les adolescents.

En allant plus loin, on remarque que ces lois coercitives sont contreproductives, comme l’analyse Niamh Eastwood, directrice du centre d’expertise britannique en matière de drogues et de lois sur les drogues, dans le Guardian: “Chaque année, des dizaines de milliers de personnes, dont de nombreux jeunes, sont arrêtés inutilement au Royaume-Uni. On leur ouvre ainsi un casier judiciaire qui va dévaster leur avenir en ruinant leur carrière ou leurs études.”

Pour Ian Hamilton, un conférencier spécialiste en santé mentale et en toxicomanie à l’université de York, l’interdiction est même source de consommation: “Pour beaucoup de jeunes, l’aspect illégal de la chose les appelle. Alors, si un pays décide d’ouvrir l’accès au marché et d’autoriser le cannabis, ce pourrait diminuer l’attirance qu’éprouvent les jeunes envers cette drogue.”

“Le cannabis est trop dangereux pour la santé”

Quand on parle du cannabis, la question de la santé se pose naturellement. Même si le fait de fumer est de facto mauvais pour la santé, surtout au niveau des poumons et de la gorge, le cannabis a tout de même beaucoup de bienfaits qui sont mis en avant par ses partisans. Au sein de la médecine, les avis divergent: certains médecins rechignent à parler du cannabis à leurs patients atteints de maladie demandant un traitement très lourd.

En 2017, un groupe de chercheurs publiait une étude gigantesque sur les effets de la marijuana. Ils avaient rassemblé des milliers d’études réalisées depuis 1999 afin d’établir une synthèse sur les effets du cannabis sur la santé. Il y a plusieurs conclusions à tirer.

Pour:

Il apparaît clairement que le cannabis est très efficace pour lutter contre les douleurs liées aux cancers. Ainsi, on peut soulager les nausées et vomissements liés à la chimiothérapie. Même chose pour les douleurs chroniques chez les adultes: fumer permet de réduire significativement les symptômes. Cela marche aussi pour la terrible sclérose en plaques: à court terme, le cannabis permet de rendre plus supportables les symptômes. Et les recherches se poursuivent puisque, fin février, une étude a commencé dans un hôpital de Marseille. On y teste le cannabis pour traiter la maladie de Parkinson. Un pas de plus vers un assouplissement des lois par rapport à cette drogue douce.

Toutes ces conclusions jouent donc en faveur d’une légalisation ou, du moins, d’une autorisation du cannabis à des fins thérapeutiques. D’ailleurs à ce propos, l’Agence française de sécurité du médicament (ANSM) a récemment rendu un avis positif sur l’autorisation de l’usage du cannabis thérapeutique.

Par ailleurs, il est important de préciser qu’une légalisation d’un tel produit a également pour but de contrôler la production du cannabis et donc sa qualité. L’objectif implicite est de limiter les effets néfastes sur la santé en proposant aux fumeurs une herbe de qualité dépourvue de substances dangereuses. C’était d’ailleurs l’un des principaux arguments des autorités canadiennes pour légaliser le cannabis à des fins récréatives.

Contre:

Par contre, le cannabis est tout de même nocif à plusieurs égards. Il est dangereux avant de prendre le volant, néfaste pour les femmes enceintes et il peut causer des bronchites chroniques ou des symptômes respiratoires plus sévères en cas de consommation fréquente. Aussi, on remarque que les gros consommateurs auront plus tendance à développer une psychose ou des troubles mentaux, mais les chercheurs émettent encore des réserves sur ce point. Et surtout, toutes substances fumées et consommées sont susceptibles de provoquer des cancers, surtout celui des testicules dans le cas du cannabis et de la gent masculine.

Surtout, il est primordial d’aborder le caractère addictif du cannabis. Car oui, comme la cigarette, on peut facilement devenir accro au cannabis. Malgré tout, les situations sont différentes: seulement 1 consommateur de marijuana sur 11 développe une forme de dépendance, soit environ 9%. Plus une personne consomme, plus les symptômes de sevrage seront importants et longs: troubles de l’humeur, du sommeil mais aussi de l’appétit. Aussi, les personnes dépendantes continuent à fumer même si leur consommation affecte négativement leur vie privée et professionnelle. Cela dit, l’herbe est moins addictive que d’autres substances comme l’alcool qui est vendue en vente libre en Belgique.

Justement en parlant de réserves, beaucoup de spécialistes actifs dans le milieu de la médecine considèrent encore aujourd’hui que la littérature scientifique sur l’usage du cannabis n’est pas encore assez complète. C’est le cas d’Alex Khan, le président du comité Éthique et Cancer français, qui l’expliquait en décembre dernier à Libération: “La littérature scientifique sur les effets thérapeutiques du cannabis restait insuffisamment concluante, notamment en raison de défauts méthodologiques des études jusqu’à présent réalisées.” Il demande donc que de nouvelles études plus rigoureuses soient lancées avant que la question du cannabis à usage thérapeutique soit vraiment considérée au sein des autorités médicales.

“De telles études permettraient de préciser les indications et les contre-indications de ces substances, les modalités de leur utilisation et les précautions à respecter”, ajoute le professeur. Mais dans tous les cas, il ne voit pas de problème à s’opposer à l’usage du cannabis chez des patients suivant des traitements extrêmement lourds. Conclusion: “L’accès au cannabis thérapeutique ou à ses dérivés permettrait aux autorités de la santé d’apporter aux malades les garanties nécessaires quant à la qualité, aux concentrations, ainsi qu’aux modalités d’obtention et d’utilisation optimale”.

“La légalisation du cannabis n’est pas rentable”

En ce qui concerne l’emploi et donc l’économie, il faut une nouvelle fois jeter un œil aux situations canadienne et américaine. Comme le business du cannabis y est déjà bien implanté, on peut en tirer quelques observations.

Au Canada, le taux de chômage ne cesse de baisser pour atteindre son taux le plus bas depuis 1976, apprenait-on en décembre dernier. Selon Statistique Canada, l’industrie nouvelle du Canada a permis la création de plus de 10.400 emplois. De plus, les employés actifs dans ce secteur sont mieux payés que la moyenne des travailleurs canadiens: 29,58 dollars par heure travaillée, contre 27,03 dollars ailleurs.

Et surtout, ce nouveau business attire énormément de touristes, comme on peut le constater chez l’Oncle Sam. À Denver, une ville où le cannabis récréatif est légal depuis 2015, les commerçants estiment que 20 à 30% de leurs clients sont des touristes.

On parle désormais de “big business” en parlant du marché du cannabis. Il faut dire que les sommes en jeu sont tout simplement mirobolantes. On estime qu’à partir de 2019, au Canada, les citoyens dépenseront environ 4,5 milliards d’euros par an. C’est environ ce qu’ils dépensaient en 2017 mais majoritairement de manière illégale. C’est plus que ce qu’achètent les Canadiens en spiritueux et presque autant qu’en vin. Ce qui implique de juteuses recettes fiscales pour l’état: 265 millions d’euros dès la première année.

Du côté de la bourse, c’est la folie totale. Toutes les entreprises impliquées dans ce marché, comme Canopy Growth, Tilray et Aurora sont valorisées à plus de 14 milliards de dollars soit 10 milliards d’euros.

Concernant le cas américain, on fonce en Californie, l’état où l’industrie du cannabis est la plus puissante. Au pays, la marijuana est taxée à hauteur de 20%, voire 30% dans le cas du Colorado, ce qui est d’office rentable pour cet état de la côte ouest. Cette industrie devrait rapporter 5,8 milliards (4,8 milliards d’euros) en 2021 selon le cabinet d’études Arcview. Sachant que chez l’Oncle Sam, 29 états ont déjà autorisé le cannabis à usage thérapeutique et 9 l’ont fait pour l’usage récréatif, on estime que le marché global du cannabis rapportera 70 milliards de dollars en 2021. En conclusion, d’un point de vue purement pragmatique et économique, il est difficile de trouver des arguments contre la légalisation du cannabis.

Enfin, on peut tout de même tirer quelques conclusions au regard de la situation belge: les boutiques de CBD (du cannabis dépourvu de THC) fleurissent un peu partout dans le pays, surtout à Bruxelles. Preuve du succès de cette plante et de son potentiel économique.

“La légalisation du cannabis n’est pas bonne pour l’environnement”

Si le cannabis venait à être légalisé en Belgique, il est plus que probable que des réseaux de production et de distribution se mettraient en place pour remplir les rayons des boutiques et dispensaires spécialisés. Cela va avoir un impact sur l’environnement car faire pousser du cannabis consomme énormément d’électricité. En effet, il y a toute une installation à mettre en place et à faire fonctionner: lampes à haute intensité, air conditionné, déshumidificateurs, etc. Le tout en intérieur évidemment.

En 2012, on s’intéressait déjà à la consommation d’électricité de la culture intérieure de cannabis aux États-Unis. Une étude démontrait que cette culture représentait 1% de la consommation d’électricité totale du pays. Et actuellement en Californie, 3% de l’électricité de l’état est utilisée pour la culture intérieure du cannabis. Cela représente la consommation d’environ 1 million de foyers.

Mais il y a une alternative qui permet de faire d’énormes économies d’électricité: la culture extérieure. Mais ce qu’on économise en électricité, on le paye en eau car la culture de cannabis demande d’énormes quantités d’eau pour irriguer les nombreux plants. C’est d’ailleurs pour cette solution que les grandes entreprises du marché ont opté. Par exemple, l’entreprise Canopy Growth a construit une serre de plus de 120 770 mètres carrés en Colombie-Britannique.

Au Canada, on estime qu’un plant de cannabis requiert à lui seul 22 litres d’eau, contre 12 pour une vigne de raisins. Conséquences: ces entreprises puisent de l’eau en masse dans les rivières, menaçant ainsi l’habitat de la faune comme les saumons.

On aurait donc pu croire que le Canada allait soumettre les producteurs à des normes très strictes pour respecter l’environnement. Mais après avoir parcouru l’entièreté de la Loi Cannabis,on remarque que les questions environnementales ne sont jamais abordées. Au Colorado par contre, on oblige les producteurs à utiliser des sources d’énergie renouvelables pour consommer moins d’électricité. Si ce n’est pas respecté, ils doivent payer un supplément, en plus de taxes auxquelles ils sont soumis. Cet argent est ensuite réinvesti pour “éduquer” les producteurs et leur apprendre à consommer moins. Dans tous les cas, la question environnementale semble véritablement centrale dans la question de la légalisation.

Rendez-vous en mai

Pour l’instant, les programmes des partis politiques belges en vue des élections de mai ne sont pas encore connus. Mais il y a fort à parier que le cannabis y prendra une place relativement importante. On est donc susceptible d’observer des débats enflammés autour du cannabis et des différents points abordés ci-dessus. Même si une légalisation semble très loin d’être à l’ordre du jour, ces élections seront peut-être l’occasion de faire avancer le schmilblick et d’éduquer le citoyen sur un sujet encore globalement méconnu et qui souffre encore aujourd’hui de nombreux préjugés qui sont pour le plupart faux.

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