En Belgique aussi, on a des falaises. Mais les escalader, c’est plonger dans un sac de noeuds

En Belgique aussi, on a des falaises. Mais les escalader, c’est plonger dans un sac de noeuds

L’escalade est en plein boom dans le monde. En Belgique, le nombre de passionnés qui se retrouvent sur les falaises est chaque fois plus grand. Mais dans un pays qui est connu pour être plat, comment fait-on pour gérer ces espaces naturels verticaux? Petit tour d’un horizon à 90 degrés très convoité mais casse-tête.

À quelques kilomètres de Dinant, une imposante masse rocheuse se dresse au dessus de la Meuse. Atteignant par endroits plus d’une centaine de mètres, cet éperon de calcaire attire des grimpeurs venus de France, du Luxembourg, des Pays-Bas, d’Allemagne et même parfois de Grande-Bretagne. Ce massif, c’est Freyr, le spot vertical où ceux qui n’ont pas froid aux yeux peuvent venir s’esquinter les doigts à tenter d’atteindre le sommet.

Freyr est un lieu qui concentre de nombreuses convoitises. Il n’existe aucun équivalent rocheux de la sorte en Wallonie, en Flandre, à Bruxelles, au Luxembourg ou aux Pays-Bas. C’est le site d’escalade naturel le plus grand, le plus haut et le plus diversifié du Benelux. C’est la raison pour laquelle son accès est strictement réglementé. Une réglementation à laquelle sont également soumis tous les autres rochers du plat pays.

La verticalité est en Wallonie

Sur les terres belges, c’est bien connu, rien n’est simple. La Belgique est l’un des rares pays au monde où il faut débourser ou être membre d’un club pour pouvoir escalader un rocher. En France ou en Suisse, par exemple, il est conseillé d’être affilié à une fédération d’escalade avant de partir en falaise, principalement pour des questions d’assurances. Mais n’importe qui peut se rendre sur une paroi équipée, sortir sa corde et tenter de la gravir. Dans le plat pays, celui qui est attrapé à le faire sans être affilié au Club Alpin Belge ou à une organisation similaire risque de devoir payer une amende.

La différence avec la Suisse ou la France est que chez eux, des falaises et des montagnes, il y en a à la pelle. En Belgique, il n’existe qu’une quarantaine de sites d’escalades outdoor, et ils sont tous concentrés en Wallonie. On ne trouve pas un seul rocher “grimpable” en Flandre. Même chose pour les Pays-Bas. Par contre, la quantité de grimpeurs avides de poser leur mains sur de la roche est chaque fois plus grande, que l’on soit au nord, au sud ou de l’autre côté de la frontière. Pour éviter que ces aventuriers ne se bousculent sur les parois wallonnes, les clubs d’escalade ont imposé des conditions d’accès et se sont partagés la gestion des rochers.

Marc Bott

Une nature administrativement complexe

Quatre clubs se divisent l’accès aux rochers de Belgique: le CAB ou Club Alpin Belge (qui est en fait le club des grimpeurs francophones de Belgique), la Klim- en Bergsportfederatie (son équivalent flamand), les unions belges de spéléologie (l’UBS et la VVS) et la Nederlandse Klim- en Bergsport Vereniging (le club d’alpinisme néerlandais). Oui, les Pays-Bas sont également impliqués dans la gestion des rochers de Wallonie.

Premier problème: la majorité des rochers belges n’appartiennent pas aux clubs. Les fédérations d’escalade belges ne possèdent aucune falaise, exceptés une dalle clairsemée par-ci, un piton touffu par-là et deux-trois cailloux. Les falaises de Belgique “se situent pour la majorité dans des propriétés privées, communales ou régionales”, nous explique Joe Dewez, responsable rochers au CAB. “Il faut donc d’abord trouver un arrangement financier avec le propriétaire et ensuite régler l’aspect administratif pour pouvoir y grimper. Et c’est là que ça se complique.”

“L’escalade est une activité sportive qui ne peut être pratiquée que dans certaines zones, définies par le plan de secteur du Code wallon du Développement territorial [CoDT], comme les zones de loisirs ou les zones d’habitats. Le problème est que ces rochers se situent pour la plupart dans des zones forestières, des zones naturelles ou des zones d’espaces verts.”

“C’est un casse-tête administratif”, poursuit Dewez. En Wallonie, les zones de loisirs sont considérées comme des affections destinées à l’urbanisation tandis que les zones forestières sont des espaces sur lesquels il est en principe interdit de bâtir. Or, pour équiper un rocher, soit faire en sorte que le grimpeur puisse pratiquer de l’escalade libre sans danger, il faut un permis d’urbanisme, puisque des “travaux d’aménagements” sont opérés sur la roche. “La pratique de l’escalade doit donc faire l’objet d’une dérogation de la part du CoDT [anciennement appelé CWATUP].”

Les spots d’escalade en Belgique

Marc Bott

L’Europe et Natura 2000

Autre élément à prendre compte, l’aspect environnemental. La Commission européenne a mis en place le plan Natura 2000, un réseau de sites naturels et mi-naturels de plusieurs milliers de kilomètres carrés étendu sur les différents pays membres de l’Union européenne. La richesse des sites Natura 2000, c’est leur biodiversité. Ce sont des zones où poussent des plantes que l’on ne trouve nulle part ailleurs et où évoluent des animaux à préserver.

Ce qui ne facilite pas les choses pour les grimpeurs, c’est qu’en Wallonie, de nombreuses falaises sont situées dans des zones Natura 2000. Sur les rochers, se développent une faune et une flore unique que la Région wallonne a décidé de préserver. C’est le cas, par exemple, du rocher de Freyr où tout est fait pour éviter qu’un passage de visiteurs trop important ne détruise la forêt et ne fasse fuir les espèces protégées. Pour grimper dans un site classé Natura 2000, il faut donc un permis d’environnement, ce qui requiert d’accepter un certain nombre de contraintes et espérer que les amoureux de la verticalité les respectent.

Ce permis environnemental s’accompagne de mesures d’atténuation et/ou de compensation réclamées par la directive “Habitat” de la Commission européenne. Ces mesures ont pour but d’éviter la détérioration des habitats naturels et des habitats d’espèces animales vivants sur le site.

Un rocher qui vaut de l’or

Une fois toutes ces questions administratives réglées, il reste encore à faire en sorte d’éviter une surfréquentation. Trop de passages, ça peut non seulement détruire les chemins et les forêts mais rendre les parois aussi lisses qu’une patinoire. Ce type de dégradation s’est produit à Freyr dans les années 90. De nombreuses voies faciles sont aujourd’hui glissantes tant elles ont vu passer de monde. Au point d’en être limite impraticables. C’est un souci que connaissent les sites d’escalade les plus touristiques, comme le belvédère de la Carelle, au Verdon. Les prises sont tellement usées qu’on se croirait sur les marches d’une église.

“Quand j’allais à Freyr, dans les années 80, tout le monde se connaissait. En semaine, il n’y avait jamais personne. Le week-end, c’était tranquille. Aujourd’hui, il y a des milliers de gens”, raconte Marc Bott. Bott est un témoin exceptionnel de l’escalade en Belgique puisqu’il a équipé un très grand nombre de pistes à Freyr, mais également parce qu’il a ouvert Terres Neuves, la première salle d’escalade du monde qui se situe dans le centre de Bruxelles. Lui, comme Dewez, se souviennent de cette époque où Freyr était plus fréquenté qu’un parc d’attraction.

“Il y a eu une époque, vers la fin des années 90, où l’on voyait débarquer à Freyr des bus entiers de Hollandais”, nous décrit Joe Dewez. Mais, “comme à chaque fois qu’il y a trop de gens réunis dans un espace restreint, ça crée des tensions”. Il n’y a pas eu de bagarres, ni de blessés, mais on n’est pas passé loin. Le club national d’escalade des Pays-Bas a presque réussi à obtenir le bail de location du rocher. Ce qui aurait pu causer de sacrés problèmes avec les “locaux”.

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Freyr a failli être Néerlandais

“Freyr appartient au châtelain de Freyr”, retrace Marc Bott. C’est lui qui “loue les rochers au Club alpin belge. À une époque, le Club alpin néerlandais a été voir le châtelain et lui a dit: “nous, on vous offre dix fois plus pour la location”. Le gars, il s’est dit: “Intéressant”. Ce vieux châteaux là, il coûte cher à entretenir et ce tas de cailloux pour lui ne représente rien.”

“Le CAB compte environ 4.500 membres”, détaille Joe Dewez. “Le KBF doit avoir 10.000 affiliés et le NKBV [l’équivalent néerlandais du CAB] presque 50.000. Forcément, avec ces cotisations, les Néerlandais possèdent un budget beaucoup plus important que le nôtre. Ils avaient les moyens de louer le rocher à un prix nettement supérieur”. Si ils y étaient parvenus, ils auraient pu imposer un monopole sur le massif. Ou décider de ne le réserver qu’aux membres du NKBV.

Cela ne s’est pas produit car “le CAB a fait pression”, révèle le responsable rocher du CAB. “On a été les voir et on les a, en quelque sorte, menacé. On leur a expliqué que s’ils prenaient Freyr, on ne les autoriserait plus à grimper sur les autres sites d’escalade de Belgique”. C’est suite à cet épisode que le CAB, la KBF, l’UBS et la NKBV ont décidé de collaborer. Les représentants des grimpeurs de Flandre, de Wallonie et des Pays-Bas ont trouvé une solution pour que tout le monde puisse pratiquer la varappe et ses variantes en terres wallonnes sans avoir à se grimper dessus.

Marc Bott

4 clubs pour une région

Sur les roches de Mozet, d’Yvoir ou de Durnal (province de Namur), tu entendras plutôt “aandacht, touw” que “attention, corde”. Normal, ces rochers sont gérés et entretenus par le KBF et les visiteurs sont essentiellement Flamands. À la Dalle Grise de Comblain-au-Pont ou à la Dalle Four à Chaux de Esneux (province de Liège), ça parle autant flamand que français mais les termes employés relèveront plus de la spéléologie que de l’escalade libre, puisque ces rochers sont loués par l’UBS. À la carrière de Landelies (province du Hainaut) ou au rocher de Corphalie (Huy), on est sous la “juridiction” du CAB. Généralement, les jurons pour une voie ratée sont proférés en français.

Chaque club est donc gestionnaire d’un certain nombre de rochers. Attention, cela ne signifie pas que les spéléologues flamands ne peuvent pas grimper à Landelies ou que les grimpeurs du CAB ne peuvent pas s’entraîner à Durnal. Les clubs collaborent ensemble et leurs membres peuvent indifféremment se promener sur tous les rochers, à condition de montrer leur affiliation. Mais, en règle générale, les membres d’un club ont plus tendance à se tourner vers les falaises gérées par leur propre club.

Et les Pays-Bas? C’est là que les gestionnaires ont été astucieux. Le NKBV verse une mensualité au CAB et à la KBF en échange de laquelle, le club néerlandais peut envoyer ses membres, à des dates bien précises, taper des voies en Wallonie. Avec l’argent des affiliations, les clubs peuvent, entre autre, entretenir les rochers et les chemins d’accès ainsi que le matériel pour sécuriser les falaises.

Un sport très à la mode

Si l’on s’est plongé dans ce sac de noeuds que représente la gestion des rochers en Belgique, c’est parce que l’escalade est un sport qui est de plus en plus à la mode. Une tendance observée à la hausse à la fois dans le plat pays mais également dans le monde.”25 millions de personnes grimpe quotidiennement”, s’enthousiasme-t-on à l’ISFC, la Fédération internationale d’escalade sportive. “L’escalade sportive est en plein boom! L’escalade est vraiment devenue un sport très populaire: de plus en plus d’athlètes sont attirés par les défis verticaux, à la fois intérieurs et extérieurs, et la tendance se maintient.”

Le ton est le même en Belgique. “En ce moment, les salles d’escalade poussent comme des champignons”, nous confie Philippe Ceulemans, principal fabricant de prises d’escalade en Belgique. Rien qu’en 2018, trois nouvelles salles d’escalade indoor ont ouvert en Belgique: “Petite île” à Bruxelles, “Maniak” à Nivelles et “Elephant” à Liège. Trois salles qui ajoutent à l’effervescence de verticalité qui touche le plat pays. Grimper dans la capitale après les heures de travail, c’est affronter les bouchons au pied des parois de bois et de résine des salles de grimpe. Inscrire son enfant à un cours dans l’une de ces sept salles bruxelloises demande d’être au taquet en début d’année scolaire car, en un rien de temps, les cours affichent complet.

Le fait que l’escalade ait été acceptée en 2016 comme discipline aux Jeux olympiques et sera disputée à Tokyo 2020 va sans doute encore amplifier l’engouement que le sport connaît actuellement. Et c’est sans compter sur la puissance du documentaire à couper le souffle Free Solo, ce long-métrage récompensé aux Oscars qui raconte comment Alex Honnold a gravi sans cordes les 965 vertigineux mètres du El Capitan, une des falaises les plus lisses et les plus effrayantes du monde. Il y a de fortes chances pour que ce docu, qui a tapé dans l’oeil du New York Times, du Guardian ou de Variety, donne des envies de verticalité à des brassées de novices.

Evolution du nombre d’affiliés au CAB depuis 1950

National Geographic
Club Alpin Belge

De la résine au calcaire

Cette popularité pour l’escalade sur des structures intérieures et artificielles a des répercussions sur l’escalade sur des supports naturels. Les gens que l’on trouve en falaises “viennent aussi des salles d’escalades”, relève Marc Bott. “Les plus passionnés font un stage, puis, après avoir testé la grimpe à l’extérieur, ils découvrent qu’ils aiment ça”. Avec ce lot de passionnés supplémentaires, les rochers de Belgique en viennent à être extrêmement fréquentés.

De 1950 à 2019, le nombre d’affiliés au CAB (voir graphique ci-dessus) a été multiplié par 9, passant de 500 à 4.500 membres. “C’est un problème en Belgique parce qu’on n’a pas de rochers extensibles”, poursuit Bott. “Certains sites ont même dû être fermés pour des raisons écologiques”.

Côté CAB, on poursuit les négociations avec les propriétaires de roches vierges pour étendre l’offre belge, mais la tâche requiert de la patience car elle exige de résoudre toutes les étapes administratives citées plus haut. “Il reste encore quelques parois à nettoyer”, nous avoue Joe Dewez. “Mais cela va prendre du temps. On n’aura plus jamais de nouveaux espaces verticaux à équiper comme Freyr.”

Retour au 20ème siècle

“Dans les années 60, on ne grimpait pas comme aujourd’hui”, se rappelle le responsable rochers au Club Alpin Belge. “Les falaises n’étaient pas aussi bien équipées qu’aujourd’hui. Le matériel n’était pas le même et on prenait beaucoup plus de risques”. L’accès n’était pas encore réglementé et n’importe qui pouvait débarquer quand il le souhaitait.

“À l’époque, on grimpait avec des grosses bottines de montagnard. Le but de la falaise était de s’entraîner pour aller faire des sommets dans les Alpes. L’idée n’était pas de faire de la difficulté, mais d’arriver en haut par tous les moyens”, se souvient Marc Bott. “On n’avait pas d’éthique – si je puis dire – comme aujourd’hui. Il y avait des cotations, mais c’était moins structuré que maintenant.”

Dans les années 70, l’escalade libre a pris son envol dans le monde, notamment grâce à l’évolution du matériel technique. De plus en plus de “grimpeurs ont commencé à équiper les faces avec des broches et des spits. Ils faisaient des trous un peu n’importe où avec des chevilles à expansion”, poursuit Bott. “Avant, on ne s’assurait qu’avec des pitons qui ne pouvaient suivre que les failles du rocher. Une fois que l’on a commencé à utiliser ces nouvelles chevilles, les gens ont pu aller partout.”

“En 86, quand j’ai ouvert Terres Neuves, [la première salle d’escalade du monde], on n’avait que trois cordes”, ajoute Marc Bott. “Et les gens trouvaient ça génial. Le week-end, on recevait des gens de partout. D’Allemagne, des Pays-Bas… c’était rempli. Ils venaient simplement pour faire des voies de onze mètres. Et on n’avait que neuf voies”. Même chose pour Freyr, qui, il y a 40 ans encore, ne voyait passer qu’un groupe assez restreint de grimpeurs. “Aujourd’hui, il y a des milliers de gens”. Et le défi du futur, ça va être de continuer à gérer ce flux qui n’ira que grandissant sur un rocher dont la taille restera finie.

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