Voici pourquoi le gouvernement Michel tient toujours

C'est ce qu'on appelle un tour de passe-passe. Alors que beaucoup s'attendaient à voir le gouvernement de Charles Michel (MR) tomber hier au Parlement, il n'en fut finalement rien. La N-VA est toujours là et le Premier ministre se rendra bien à Marrakech, "à titre personnel". Un amendement de la résolution du Parlement lui demande pourtant de faire un choix clair par rapport au pacte de l'ONU sur les migrations.

Pas simple de s'y retrouver dans cette crise qui touche la plus haute fonction exécutive de notre pays. Le gouvernement du Premier ministre Charles Michel vacille, mais il est toujours debout. Hier en séance plénière à la Chambre, on a eu droit à un grand numéro d'équilibriste voire d’illusionniste. Houdini n'a qu'à bien se tenir.

Quelques prérequis indispensables pour comprendre cette crise. 1) Pour faire valoir la voix de la Belgique à Marrakech et se positionner sur le Pacte de l'ONU pour les migrations, le Premier ministre doit obtenir le consensus au sein de son gouvernement. Il ne l'a pas. 2) Le Premier ministre ne peut pas parler au nom du Parlement. L'adoption hier par l'ensemble des partis (excepté la N-VA, le Vlaams Belang, le PP et Hendricks Vuye et Veerle Wouters) d'une résolution n'y change rien. Elle conforte le Premier ministre symboliquement, mais c'est tout.

Du coup hier, pas mal de monde, y compris au sein du MR, pensait voir le gouvernement amputé d'une partie de ses ministres. Les ministres N-VA en l’occurrence, que ce soit par révocation (arme du Premier ministre) ou par démission des ministres concernés. Mais il n'en fut rien.

Le Premier ministre compte bien se rendre à Marrakech, "à titre personnel". Du jamais vu dans la (riche) histoire surréaliste de notre pays. Notre Premier ministre exprimera la voix de la Belgique, sans représenter le gouvernement. Ainsi soit-il.

Toujours debout

Mais comment et pourquoi ce gouvernement tient-il toujours? En fait, des contacts ont toujours existé entre le Premier ministre et la N-VA. Mercredi en commission par exemple, Charles Michel a appelé pendant une heure et demie Peter De Roover, le chef de groupe de la N-VA. Hier encore, les discussions ont été nombreuses. Le Premier ministre voulait à tout prix maintenir son gouvernement sur les rails. "J'y suis, j'y reste", une maxime qui colle à quiconque franchit les portes du 16, rue de la Loi.

Mais le Premier ministre n'était pas le seul à vouloir épargner son exécutif. La N-VA et ses ministres ne voulaient et ne veulent pas renoncer au gouvernement. Après tout, il existe une réelle relation de confiance entre Jan Jambon (N-VA) et le Premier ministre. Et Bart De Wever ne s'est finalement jamais prononcé sur l'issue de cette crise.

Tactiquement, la N-VA marche sur des œufs. Quitter le gouvernement et en porter la responsabilité ou se maintenir et attendre de s'en faire chasser. Dans ce cas de figure, les nationalistes pourraient être doublement gagnants: ils auront défendu leur position ferme sur la question migratoire et pourront jouer le rôle de victimes. La perspective des élections de mai prochain change tout évidemment. Mais seuls les prochains sondages révéleront si ce choix politique de la N-VA a été payant. Le Parti de Bart De Wever reste critiqué comme jamais au nord du pays.

Du côté du MR, par contre, la partie devient difficile à jouer, à gagner. Si beaucoup d'élus ont du mal à comprendre la tactique employée par notre Premier ministre, qu'en est-il de la population? Pour beaucoup, cette crise est illisible. Les citoyens demandent depuis longtemps plus de transparence et moins de jeux politiques. C'est tout le contraire qui se passe ici. Le Premier ministre a fait preuve d'autorité - en disant vouloir se rendre à Marrakech - mais n'a pas joué cette carte jusqu'au bout. A la grande déception du CD&V et de l'Open VLD, ses autres partenaires flamands dans la coalition.

Et maintenant?

Une dernière note, jouxtant la résolution du Parlement, "demande au gouvernement fédéral d'approuver le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières". Une note signée par tous les chefs de groupes signataires de la résolution. Du coup, le Premier ministre va-t-il être contraint de se prononcer formellement à Marrakech?

D'après les spécialistes, cette note ne changera rien. Le Premier ministre ne peut pas parler au nom du parlement. Et la N-VA au sein de l'exécutif pourra toujours bloquer le Pacte. C'est d'ailleurs ce qu'elle compte faire ce vendredi en Conseil des ministres.

Charles Michel se rendra à Marrakech lundi, mais cette journée ne devrait pas être décisive. Tout se décidera à New York, probablement le 19 décembre. À ce moment-là, il faudra un consensus du gouvernement, le Premier ministre n'aura pas le choix: soit la révocation des ministres N-VA, arme ultime mais dangereuse pour l'avenir, soit faire changer la position de la N-VA via une note quelconque. Comme ce fut le cas aux Pays-Bas.

Autre possibilité, que Charles Michel rejoue la même partition. Dire que le Parlement belge approuve le texte de l'ONU, ce qui pourrait suffire à engager la Belgique aux yeux des dirigeants de l'ONU. Il existe enfin une dernière solution: reporter le problème. Ne pas se rendre à New York et continuer à négocier. Ensemble. Pour maintenir encore une fois ce gouvernement sur les rails.

Ambitions internationales

Une question reste en suspens? Pourquoi Charles Michel se donne tant de mal à maintenir son gouvernement à flot? Outre la volonté de finir le travail, il ne faut pas sous-estimer les ambitions internationales du Premier ministre. Charles Michel s'y sent comme un poisson dans l'eau. Ses amitiés avec Macron, Bettel voire Trudeau, il les a construites durant ces quatre dernières années.

Tout porte à croire qu'une fois ses ambitions à l'échelon national réalisées, l'homme, qui est toujours dans la quarantaine, se verrait bien dans une position internationale du top, à l'ONU par exemple. Il ne peut en tout cas se résoudre à ce que l'image de la Belgique - et donc sa propre image - en prenne un coup. C'est pourquoi Charles Michel ira à Marrakech coûte que coûte et assumera ses responsabilités internationales.

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