"Pendant des années, nos reportages étaient racistes", reconnaît le magazine National Geographic

Vieux de plus d'un siècle, le prestigieux magazine américain National Geographic a fait rêver des millions de lecteurs avec ses reportages à l'autre bout du monde. Pourtant, son regard n'a pas toujours été très correct. "Pendant des décennies, nos reportages étaient racistes. Pour surmonter ce passé, nous devons le reconnaître", écrit la rédactrice en chef cette semaine.

Pour son numéro d'avril, National Geographic a décidé de s'attaquer à la question raciale. Mais avant de le faire, "nous avons pensé que nous devrions examiner notre propre histoire avant de tourner notre regard vers les autres", écrit Susan Goldberg, la dixième rédactrice en chef du mensuel américain.

La rédaction a donc fait appel à l'historien John Edwin Mason, de l'Université de Virginie, pour scruter leur propre passé. Et la réalité fait mal: un bon nombre des reportages réalisés par les journalistes de National Geographic présentaient une vision exotique et condescendante des peuples visités. Jusqu'au début des années 70, les reporters de la revue ont donné des envies de voyages à leurs lecteurs avec des stéréotypes racistes envers les individus de couleurs.

"Nobles sauvages"

Goldberg décrit ainsi un long reportage réalisé dans les années 30 sur Hailé Selassié, décrivant avec moult détails la particularité de ce Roi des Rois éthiopien si important pour la culture rastafari et le reggae. Mais si l'homme "avait alors vécu aux États-Unis, il n'aurait sans doute pas fait partie des lecteurs de National Geographic dans une ville comme Washington où la ségrégation était très stricte, et n'aurait pas été autorisé à faire partie de la communauté National Geographic", l'organisation scientifique et éducative non lucrative éponyme du magazine.

La rédactrice en chef poursuit: "Jusque dans les années 1970, National Geographic a quasiment ignoré les personnes de couleur vivant aux États-Unis" alors qu'au "même moment, le mensuel décrivait les "indigènes" d'ailleurs comme de joyeux chasseurs exotiques, souvent nus, des nobles sauvages –tous les clichés."

Explorer le monde

Créé en 1888, National Geographic est aujourd'hui vendu un peu partout dans le monde et se décline en 32 langues différentes pour plus de 40 millions de lecteurs. Détentrice de nombreux prix d'excellence, la revue a emmené ses lecteurs dans des lieux dont ils n'auraient jamais imaginé l'existence. Ce sont ces derniers qui le reconnaissent, expliquent encore Goldberg.

Avant les années 70, "les Américains se faisaient des idées sur le monde au travers de films comme Tarzan et de caricatures racistes grossières", déclare John Edwin Mason. Et malheureusement, "National Geographic n'a pas organisé l'émancipation des préjugés que son autorité aurait permis d'organiser. National Geographic est né au moment où la colonisation était à son apogée, et où le monde était divisé entre colons et colonisés. Une ligne de couleur les séparait, et National Geographic était le reflet de cette vision du monde."

Apartheid

Un exemple frappant du biais (inconsciemment) raciste de National Geographic: Mason a comparé deux reportages réalisés sur l'Afrique du Sud, un en 1962 et l'autre en 1977. Le premier a été publié deux ans et demi après le massacre de 69 Sud-Africains, une histoire qui avait choqué la planète. Et que trouve-ton dans ce reportage?

"National Geographic ne fait aucune mention des tensions ni même du massacre", relève Mason. "Aucune voix de Sud-Africains Noirs ne s'élève dans l'article. Cette absence est aussi signifiante que tous les mots imprimés. Les seuls Noirs représentés dans le magazine sont des personnages se produisant dans des danses exotiques... ou alors des domestiques ou des ouvriers. C'est étrange, en fait, de considérer ce que les rédacteurs à l'époque souhaitaient montrer, consciemment ou non."

Un article qui contraste avec la couverture réalisée en 1977, soit après la lutte pour les droits civils américains et le Civil Rights Act de 1964 qui déclare la discrimination illégale aux États-Unis. Le papier de 77 "n'est pas un article parfait, mais il reconnaît l'oppression", poursuit Mason. "Les Noirs sont photographiés. Les leaders de l'opposition sont représentés. C'est un article très différent. "

Heureusement, les temps changent et les mentalités également.

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