Non, Willy, vous n'êtes pas tout seul!

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Réponse aux affirmations de Willy Borsus concernant les ventes d'armes aux criminels de guerre saoudiens.

Monsieur le Ministre-Président de la Région wallonne,

J’ai découvert avant-hier que vous aviez signé 25 licences de vente d’armes à l’Arabie saoudite. Vous nous aviez dit, lorsque nous nous étions rencontrés il y a quelques semaines, que vous aviez quelques dossiers en attente, et que vous examiniez tous les avis autorisés pour vous faire une opinion. Nous vous l’avons rappelé, et vous en êtes parfaitement conscient: l’Arabie saoudite commet des crimes abominables au Yémen, bombarde des hôpitaux, des écoles, des mosquées, massacre des enfants,… Les témoignages ne manquent pas, et le choléra menace désormais 500.000 Yéménites. Par ailleurs, la liste des violations des droits humains commises sur le sol saoudien est longue comme un jour sans pain.

Bref, mon ministre-président (je suis wallon) a décidé, en toute connaissance de cause, de vendre des armes à des criminels de guerre. Comme ses prédécesseurs, certes. Mais j’avais osé espérer que vous mettriez en oeuvre la résolution que votre parti a soutenue — parfois vigoureusement — au parlement fédéral, demandant la suspension des ventes d’armes à ce pays.

Vous justifiez cette décision, dans un communiqué et dans une interview récents, en affirmant qu’il ne faut pas être hypocrite, et que la Wallonie toute seule ne changera pas grand chose à la situation. Il faut, affirmez-vous, un embargo européen pour que les choses changent vraiment, et que vous arrêterez ce commerce quand les autres s’y mettront aussi.

Je ne suis pas sûr que les enfants yéménites saisiront tout le sel de cette analyse.

Mais… vous ne seriez pas tout seul si vous décidiez de suspendre ces ventes d'armes, cher Willy.

Le 20 septembre dernier, le parlement européen, à une majorité imposante, a aussi appelé à l’arrêt de ce commerce (1). Les députés rappellent que « les exportations vers l'Arabie saoudite ne sont pas conformes au moins au critère 2 concernant l'implication du pays dans des violations graves du droit humanitaire établi par les autorités compétentes de l’ONU » et ils expriment aussi leurs craintes « au sujet d'éventuels détournements d'exportations vers l'Arabie saoudite et le Qatar vers des acteurs armés non étatiques en Syrie qui commettent de graves violations des droits de l'homme et du droit humanitaire ». Inquiétant, vous ne trouvez pas?

Et puis, d’autres États se sont montrés plus « courageux » avant nous. En 2015 déjà, la Suède a décidé de ne pas renouveler son accord de coopération militaire signé en 2005 avec l’Arabie saoudite, et ce, au nom des droits humains. Cet accord avait pourtant permis à l’entreprise Saab de vendre, à l’époque, des radars au Royaume. La décision fut prise malgré l’opposition des patrons suédois, dont ceux de H&M, Volvo, Electrolux ou Ericsson.

La Wallonie ne serait donc pas seule à prendre ce type de décision courageuse. Et des milliers de Wallons attendent cela. Nous vous avions apporté, lors de notre dernière rencontre, les signatures de plus de 13.000 citoyennes et citoyens. Leur nombre a doublé depuis lors. Et elles continuent à s’accumuler.

Donc non, vous ne seriez pas tout seul si vous respectiez la réglementation… wallonne. La Région wallonne viole son propre décret de 2012 sur le commerce des armes — calqué sur la Position commune de l’Union européenne en la matière. Cette dernière prévoit comme critère le respect des droits humains dans le pays de destination finale et le respect du droit international humanitaire. On en est loin.

Mais vous nous dites que tant que d’autres pays européens se comportent de la même manière, cela ne servirait à rien... Il y a d’autres complices à ces criminels de guerre, donc nous pouvons nous aussi les armer et collaborer. Tant pis pour les enfants yéménites.

Monsieur le Ministre-Président, vous le dites vous-même dans une interview récente, « l’exercice des responsabilités entraîne des difficultés, c’est le propre des responsabilités ». C’est ce qui fera toujours d’un homme politique un homme d’État: défendre des valeurs fondamentales même quand c’est difficile. Vous ne seriez pas tout seul à refuser d’armer des tueurs. Des dizaines de milliers de Wallonnes et de Wallons vous soutiendraient. En ces temps difficiles où le monde politique est souvent rejeté par le grand public, c'est l'occasion de lui montrer qu'il a les élus qu'il mérite.

Philippe Hensmans

Directeur général Amnesty International Belgique francophone

(1)Résolution sur les exportations d'armes: mise en œuvre de la position commune 2008/944/PESC