Les spectateurs sont-ils la cause du dopage sur le Tour de France ?

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Juillet 98, les Bleus remportent leur Coupe du Monde pendant que le cyclisme vit le pire Tour de France de son histoire emprisonné dans le tourbillon de l'affaire Festina. Les spectateurs adulent Zizou pendant qu'ils pleurent le sort injuste du bien-aimé Richard Virenque. Depuis, 20 ans après, le cyclisme n'est plus le même...

Souvent décrit comme le 3e événement sportif mondial en terme d'audience, le Tour de France devrait même être considéré comme le premier; parce que la Coupe du Monde (3,4 milliards) et les Jeux Olympiques (3,6 milliards) ont lieu uniquement tous les 4 ans. Si l'on additionne les audiences de la Grande Boucle sur cette période, elle l'emporte facilement (plus de 4 milliards de spectateurs). Partant de ce simple constat, peut-on affirmer qu'il est l'événement sportif sur lequel les spectateurs ont le plus de prise?

A qui profite le dopage?

14 juin 2017, Hein Verbruggen décède d'une leucémie à 75 ans. Pour le grand public, l'information paraît anodine; au mieux on connaît vaguement le nom, au pire on prononce son nom en insistant sur le côté allemand du nom parce que ça fait toujours bien rigoler les copains. Mais pour le monde du sport, et de la lutte anti-dopage en particulier, l'info est un désastre. Parce que le Néerlandais était le patron de l'UCI durant les années phares arrosées à l'Erythropoïetine (EPO); il est celui qui a couvert Lance Armstrong, celui qui aurait pu aider à démanteler un système mafieux où règne l'Omerta. Tyler Hamilton, ex-coéquipier de l'Américain déclarait: "C'était une époque très sombre, le dopage était généralisé. La majorité du peloton était concernée."

Une phrase de cet ex-patron de l'Union Cycliste Internationale restera dans les mémoires. Elle est relatée par Dick Pound, alors patron de l'Agence mondiale anti-dopage, dans le documentaire Pièce à conviction – Affaire Armstrong, qui sont les complices?

 
"Un jour je dis à Hein: ton sport a un vrai problème, il est complètement dopé. Et là, il m'a répondu: c'est la faute du public! Si les gens étaient satisfaits avec un Tour à 25 kilomètres/heure, il n'y aurait pas de problème de dopage. Mais les spectateurs insistent pour les voir rouler à 42 kilomètres/heure et c'est pour ça que les coureurs sont préparés."

Est-ce correct? Se peut-il que d'une manière ou d'une autre, le public soit réellement le fautif?

Que reste-t-il des Tours passés?

Comme le disait Charles Trénet: "Que reste-t-il de nos amours? Que reste-il de ces beaux jours? Une photo, vieille photo de ma jeunesse". Un poète. Mes premiers souvenirs sportifs remontent à 1997; le Tour et sa caravane passent devant la maison. Bonbons, musettes et casquettes sont balancés sur les trottoirs sur fond de "Rodaniiiiiiiiiia, Rodaniiiiiiiiiia" - petit jingle que seul Le Vélo de Ghislain Lambert aura su me faire revivre. J'hérite de la casquette Festina et mon frère d'un bidon Coca. Dans le jardin, je suis Virenque, il est Pantani; nous sommes des gamins, à mille lieues de penser que nous incarnons des drogués. Personne n'est Ulrich, parce qu'aux yeux des enfants, un mec qui monte au train – même s'il gagne – est moins spectaculaire qu'un grimpeur qui se dandine de manière aérienne.

Un an plus tard, le deuxième et le troisième du Tour 1997 que nous avons incarné tant de fois seront chacun poursuivis. Le Français après l'interception du soigneur Willy Voet, dont le chargement aurait fait pâlir Pablo Escobar, et l'Italien après son Tour national. Et si aux yeux des adultes "à l'insu de mon plein gré" fait office de bonne vanne entre la mayonnaise et le ketchup du barbecue, aux yeux des enfants tout ça paraît bien loin. On ne comprend pas pourquoi les coureurs sont assis sur le tarmac, pourquoi ils font grève... Mais très vite Zidane prend le pas sur le reste; mon frère est Ronaldo (il a peut-être un problème avec les crânes glabres) et je suis Zizou. L'arrêt cardiaque du Brésilien avant la finale, le traitement de cheval de course du Français à la Juventus sont une fois de plus loin, très loin de nos consciences d'enfants rêveurs de succès sportifs. Parce que nous sommes encore vierges de toutes idées extra-sportives; on ne mange que le spectacle avec nos yeux ébahis.

Puis, on grandit...

On grandit, et malgré tout, secrètement, en se sentant un peu coupable, on ne peut nier éprouver encore un certain plaisir à se remémorer ces spectacles. Les attaques de Virenque, les descentes vertigineuses de Pantani posé aérodynamiquement sur la barre de cadre, et... Armstrong.

Le renouveau pour les adultes, la continuité pour les enfants

1999, on inverse les rôles. L'année d'avant, les adultes ont cessé de voir le Tour avec leurs yeux d'enfants, choqués par les images. Et en 1999, ce sont les enfants qui ont vu le Tour comme auraient dû le voir les adultes; en sentant immédiatement que rien n'avait changé. Les adultes y ont cru à l'histoire du cancéreux revenant d'entre les morts pour asphyxier tout le monde; les enfants ont juste pris le spectacle qu'on leur offrait sans comprendre qu'il était censé être différent d'avant – le Tour du renouveau comme aimaient l'appeler les journalistes.

C'est en revoyant les premières images d'Armstrong – avec des yeux adultes, cette fois, conscient du dossier – que la vérité éclate: c'était spectaculaire! Je ressens au fond de moi un picotement, des frissons en voyant Armstrong se lever sur les pédales et accélérer, et je me demande pourquoi. Le savoir bourré d'EPO, de stéroïdes, de traitements vétérinaires, devrait me dégoûter; ce n'est pas le cas.

Alors, je prends mon calepin et je vais à la rencontre de mes amis (entre 20 et 30 ans) fans du Tour, qui font tous partie de la génération EPO, donc. Et ma question est simple: quand je te dis Tour de France fin 90, début 2000, quelles sont les images qui te reviennent?

"Armstrong dans les champs après la chute de Beloki. Il passe à travers champs, remonte sur son vélo..."(Benjamin)

"La chute d'Armstrong avec un autre coureur en orange (Iban Mayo) et Ulrich en turquoise qui les attend. Puis Armstrong qui déchausse à nouveau. Et qui attaque quelques kilomètres plus loin..." (Thomas)

"Virenque avec le maillot à poids. Je le vois dans une montée, peut-être l'Alpe d'Huez, il transpire à mort, puis dans un virage, il sert déjà le poing en se retournant, et il rigole avec le public avant de lever son doigt au ciel." (Julien)

"Le sprint de Pantani et Armstrong au sommet du Ventoux! Enormissime!" (Julien)

"Ulrich qui tombe dans un fossé, fait un soleil, puis Armstrong et le reste du groupe qui l'attend." (Jérémy)

"Armstrong dans la montée d'Hautacam en 2000, je pense. Il part d'abord avec Pantani en rose, il n'a pas encore le maillot jaune. Et je les vois pédaler, tourner les jambes comme je n'ai jamais su le faire sur du plat. Puis il s'envole et il gagne..." (Thibaut)

Armstrong, Virenque, Pantani, Ulrich, Beloki. Ce sont les noms qui reviennent. Tous des souvenirs de montagne (ce sera intéressant pour la suite, vous allez voir...). Tous des dopés, aussi – mais il est vrai qu'il est difficile de trouver un coureur de cette période qui n'a jamais été inquiété par quoique ce soit. Sur les dix Tour de France entre 1996 et 2005, aucun coureur du top 5 final n'a jamais été inquiété par un contrôle positif, ou des aveux. Seuls Lance Armstrong, et Ulrich (3e place) ont été destitués. Ce qui pose la question du pourquoi? Une question à laquelle ASO et l'UCI n'ont jamais apporté de réponse; Armstrong ayant été le seul à toujours nier jusqu'au fameux plateau d'Oprah Winfrey.

Un commentaire recueilli, cependant, m'interpelle: le dernier. Et plus spécialement la fin: "Puis il s'envole et il gagne... ". Lance Armstrong n'a jamais gagné à Hautacam... En 2000 il s'envole effectivement avec Pantani, mais il ne gagne pas; il n'est jamais revenu sur Javier Otxoa.

Deux constatations, donc. La première, c'est qu'Armstrong restera désormais dans l'inconscient collectif comme un vainqueur, un mec qui roulait comme une fusée en montagne. Pas de trace de souffrance ou de défaillance. On parle d'Hautacam 2000 mais pas de Joux Plane de la même année où l'Américain s'écroule littéralement sur son vélo et se fait dépasser en montagne par des coureurs qui avaient été lâchés en début de col. Personne ne rappelle Ulrich lâchant Armstrong (alors que c'est quelques fois arrivé). Même pour des suiveurs du Tour, près de vingt ans après, Armstrong reste une machine qui a tout écrasé – ce qui est à moitié vrai, ou faux.

Deuxième constatation, et non des moindres: les souvenirs d'avant, bien qu'ils s'effacent, sont dans tous les sens du terme plus colorés. Tout le monde parle des bleus (US Postal), des verts (crédit Agricole), des roses (Telecom), des oranges (Euskaltel), des verts et blancs (Kelme), des fuchsias (Once), des turquoises (Bianchi), des jaunes et rouges (Polti) en plus des traditionnels maillots en vue dans les montagnes: le jaune et celui à poids. Tout le monde parle d'attaques, de contre-attaques, de chutes, bref de spectacle. Tout l'inverse des souvenirs plus récents où tous les maillons sont ternes variant entre le blanc et le noir... L'image du peloton a perdu de son éclat.

On s'ennuie, plus personne n'ose

Lors du direct de cette année, Rodrigo Benkeens sur la RTBF a souvent répété une phrase d'un téléspectateur: "avant je me réveillais pour les ascensions et je m'endormais dans les descentes. Maintenant je fais l'inverse ". Alors, j'ai posé la même question sur les souvenirs des 10 derniers Tours en sachant pertinemment que, normalement, les souvenirs seraient plus frais.

"Je me souviens de la lutte Contador – Schleck avec les deux frères qui essayaient d'être à deux sur le podium." (Julien)

"Je me rappelle de Voeckler et Pierre Rolland qu'on n'avait jamais vu ainsi. Voeckler rouge comme une tomate dans son maillot jaune et qui criait sur tout le monde... Puis ils montaient gros plateau avec Contador et Schleck, comme si c'était normal." (Julien)

'Un mec inconnu dont j'ai oublié le nom Pereiro, Pereira ? Qui avait pris 10 minutes et qui a eu le podium, puis la victoire après le déclassement de Contador." (Jérôme)

"La force tranquille de Cadel Evans. C'était pas spectaculaire, mais il avait quelque chose de touchant. Il ressemblait à personne d'autre qu'on avait suivi avant dans le Tour. On aurait dit notre boucher-charcutier du coin de la rue." (Benjamin)

"Honnêtement, à part un démarrage de Froome où il moulinait comme un dingue, de ses quatre victoires je ne me souviens de rien. A la limite j'ai plus de souvenirs de Nibali avec son maillot italien quand Froome et Contador avaient abandonné... Mais à part ça." (Benjamin)

"Sagan qui roule sur une roue à l'arrivée d'un col comme McEwan. Les sprinters, en fait. Je trouve qu'avec McEwan, Cavendish, Boonen, Sagan, maintenant Kittel. Je ne sais pas trop si c'est plus impressionnant que Zabel, Pettachi dont je n'ai aucun souvenir, mais je trouve qu'aujourd'hui, un sprint, c'est incroyable!"(Thomas)

Les souvenirs semblent plus globaux; on parle moins d'un fait de course en particulier et plus de la course dans son ensemble. Les images qui reviennent sont moins colorées; on parle de lutte, de grands noms, de sprint, et moins d'attaques, de spectacle. Le cyclisme a changé.

Le paradoxe du Tour 2017

Si l'on en croit la phrase de Hein Verbruggen, pourtant, le public demande aux coureurs de rouler à 42 kilomètres par heure. Or, en 2017, le Tour de France a connu sa deuxième meilleure moyenne horaire de tous les temps (40,996 km/h). Il n'y a qu'en 2005 que le peloton avait roulé plus vite (41,654 km/h). Si l'amélioration technique (vélo et route), si les ambitions des équipes de sprinters ont verrouillé les étapes de début de Tour, cette moyenne n'en demeure pas moins intéressante: malgré un classement général serré, personne ne s'est vraiment emballé durant cette Grande Boucle. Preuve que ce n'est pas la vitesse du peloton qui excite le public.

"La Sky dirige les courses comme US Postal mais à la différence de Froome, Armstrong voulait gagner des étapes. C'était quelque chose. Voir une équipe rouler à 8, au train, c'est chiant. Le seul qui a osé un peu, c'est Bardet, et encore..." (Benjamin)

Les mentalités des coureurs ont changé. Et l'affaire Festina peut en être une des causes. En effet, depuis que le dopage a éclaté au grand jour, dès qu'un coureur attaque fort dans un col, il subit la pression des accusations – ce qui était moins le cas avant. Lorsque Froome a attaqué Quintana en moulinant, tout le monde a voulu connaître le secret de ce déploiement de watts digne d'Armstrong. Le cyclisme ne vit plus à l'heure de la présomption d'innocence, mais à celle de la présomption de culpabilité. Ce n'est plus à l'UCI, à ASO, à l'Agence mondiale anti-dopage de prouver que les coureurs sont coupables, c'est au coureurs eux-mêmes de prouver qu'ils sont innocents... Ca change la donne psychologiquement. Est-ce qu'Armstrong, Ulrich et consorts auraient attaqué aussi fort s'ils n'avaient pas été sûrs d'être indépistables?

Le serpent qui se mord la queue

Une chose est certaine: peu importe l'ampleur des scandales de dopage, le public est toujours au rendez-vous. Le produit de l'organisateur ASO est vendable et vendeur. Quand bien même les doutes et la suspicion sont dominants, les spectateurs suivent le spectacle générant toujours plus de bénéfice.

Or, un homme s'est plaint récemment du système: Oleg Tinkov. Pour lui, les droits TV de l'événement devraient être redistribués entre les équipes. A l'heure actuelle, ASO prend tout le bénéfice. Il y a certes les primes, les prix pour les coureurs, mais c'est tout. Une équipe cycliste ne peut subsister que par l'apport de sponsors et par la vente de quelques maillots. Difficile donc de survivre financièrement quand on ne s'appelle pas Sky et que l'on n'est pas aidé à coups de millions. Alors les petites équipes défendent leurs intérêts – fut-ce une anodine 12e place... Ce qui n'arrange pas le spectacle.

Quel avenir?

Le Tour est un produit qui fonctionne. Parce que c'est un sport gratuit, ouvert à tous. Parce que les événements où le spectateur peut suivre un athlète en souffrance en direct pendant 6 heures, 6 jours sur 7 pendant 3 semaines n'existe pas ailleurs. Le public, peu importe le niveau du spectacle, sera toujours enclin à participer pourvu que ce soit gratuit.

Ceci étant, penser que le public désire voir le peloton rouler à 45 kilomètres par heure plutôt qu'à 30 est absurde. La vitesse ne l'intéresse pas forcément; ce qu'il veut, c'est de l'audace, revoir des scènes d'attaque, de panache dans la montée des cols!

Prétendre que ce relatif manque de spectacle est uniquement dû au fait des contrôles plus stricts revient à prendre les gens pour des imbéciles. Personne ne peut être dupe quand on voit le nombre d'Autorisations d'usage à des fins thérapeutiques pour les pufs et autres broncho-dilatateurs.

Le problème est plus profond, plus grave, et symbolique de la société: les riches deviennent de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres. ASO est en bénéfice constant, Sky et les grandes équipes également mais les plus petites mettent la clé sous le paillasson dès que le sponsor principal s'efface. Les seules rentrées d'argent étant en fonction des résultats, tout le monde défend ses acquis; personne ne prend plus le risque de tout perdre pour essayer de gagner plus. Et une question demeure donc: comment le plus grand événement sportif du Monde ne permet-il pas aux équipes de gagner plus?