En direct du Venezuela: comment un étudiant qui a vécu en Belgique s'est retrouvé sur les barricades à combattre la police

Le Venezuela est au bord d'une révolution sanglante. Le pays souffre de plusieurs pénuries et une terrible crise économique provoquée par la politique du populiste Hugo Chavez et maintenant du président Nicolás Maduro. Du coup, les Vénézuéliens descendent dans les rues depuis plusieurs semaines. Les protestations deviennent de plus en plus violentes: 29 personnes ont perdu la vie lors des derniers jours. Un jeune vénézuélien, qui a vécu en Campine lors d'un échange étudiant, a décidé de raconter à newsmonkey ce qu'il se passe actuellement dans son pays. Aujourd'hui, il raconte pourquoi il a décidé, malgré les dangers, de se battre sur les barricades des manifestations. 

Luis Fernandez existe sans aucun doute: c'est une combinaison du prénom et du nom de famille les plus courants au Vénézuela. Notre Luis Fernandez existe aussi mais sous un autre nom. Pour des raisons de sécurité, nous gardons sa vraie identité secrète.

Luis vient de Ciudad Guayana, dans l'est du Vénézuela. Cette ville a à un peu près la même population que l'agglomération d'Anvers. C'est un pôle industriel important du pays d'Amérique du Sud. On y trouve en effet un haut-fourneau faisant partie d'un complexe sidérurgique de l'entreprise publique SIDOR (Siderúrgica del Orinoco). Le minerai de fer extrait dans le région d'El Pao et Cerro Bolivar sont transformés en fonte, boulettes de fer, feuilles et tubes. C'est aussi une région importante pour la production d'aluminium. La plus grande fonderie d'aluminum d'Amérique Latine se situe à Ciudad Guayana. Enfin,le troisième plus gros barrage du monde, le barrage Guri, se situe également à proximité de la ville. En fait, sur le plan économique, on parle d'une des villes les plus dynamiques d'Amérique Latine.

Entre 2013 et 2014, Luis a vécu dans une famille d'accueil d'un village de Campine. Il a suivi des cours dans une école belge dans le cadre d'un échange étudiant. Grâce à cela, il a pu apprendre à parler néerlandais.

Il revient sur cette expérience: "Cette année-là, j'ai été très bien accueilli par ma famille d'accueil et je ressens pour eux le même amour que je ressens pour mes propres parents. Et j'espère qu'ils partagent le même sentiment. Les valeurs qu'ils enseignent à leurs enfants sont les mêmes que l'ont m'a inculqué dans mon pays. Je me suis fait beaucoup d'amis en Belgique et j'ai découvert à quel point les Belges sont chaleureux et conviviaux; j'ai eu une autre image des Européens. Ce fut une expérience que je n'oublierai jamais et que je chéris de tout mon coeur."

Luis veut partager ce qu'il vit actuellement en tant qu'étudiant au Vénézuela. C'est sa première contribution. Nous avons décidé de laisser son témoignage tel quel. Il a malgré tout modifié quelques détails pour ne pas avoir de problème avec la Garde Nationale, le bras répressif du régime vénézuélien.

L'histoire de Luis

"Mon pays est en pleine protestation depuis le 1er avril 2017. Mais nous protestons depuis 2014. Cette année-là, il y a eu de grosses manifestations contre le gouvernement qui a fait un grand nombre de victimes. Aujourd'hui, les gens sont de nouveau motivés à reprendre possession des rues, à s'exprimer contre un dictateur devenu président grâce à un ancien dictateur: Hugo Chavez Frías. Pour la première fois, j'ai ressenti le besoin de protester contre le gouvernement vénézuélien. Je suis descendu dans la rue avec ma tante et mon cousin."

"Quand nous sommes arrivés au lieu de rassemblement, la première chose que j'ai ressentie était l'énergie, l'émotion et la force des gens fatigués d'un gouvernement qui ne satisfait pas leurs besoins et qui fait tout ce qu'il veut sans vergogne."

"L'objectif de cette manifestation était la Defensoría del Pueblo. Nous avions l'objectif d'y présenter un document qui prouve que la Guardia Nacional Bolivariana (GNB) et la Policía Nacional Bolivariana (PNB) ont utilisé des méthodes dangereuses pour contrôler et réprimer les manifestations contre le gouvernement. Nous demandions aussi la démission des juges du Tribunal Supremo de Justicia (TSJ) qui ont violé la constitution et la démocratie quand ils ont déclaré que l'Assemblée Nationale (qui rassemblent des députés de l'opposition) n'avait plus de pouvoir. Le TSJ a pris la fonction de l'Assemblée Nationale, cela signifiait la fin de la division des pouvoirs et donc de la démocratie. C'est ça qui a donné le départ des protestations que nous connaissons aujourd'hui."

Resistencia! Y va a caer, Y va a caer, este gobierno va a caer!

"Nous avons donc marché sur l'autoroute jusqu'à notre destination. Sur la route, tout le monde chantait "Resistencia!" (résistance) et "Y va a caer, Y va a caer, este gobierno va a caer!" (Il va tomber, il va tomber, ce gouvernement va tomber). Pour cette manifestation, il y avait un dress code: t-shirt blanc et chapeau tricolore ou n'importe quoi de jaune, bleu ou rouge, les couleurs de notre pays. Aucune arme n'était autorisée, j'insiste là-dessus, il n'y avait aucune arme car nous manifestions de manière pacifique."

"À un moment donné sur l'autoroute, la Garde National a créé un barrage pour nous empêcher d'atteindre notre destination. Tout le monde s'est arrêté devant le mur de policiers et a crié: "Pónganse del lado del pueblo que juraron defenderlo" (Approchez-vous des gens que vous avez juré de protéger).

"Ma tante a dit à mon cousin et moi de nous écarter, elle sentait que quelque chose allait se passer, son instinct de mère je suppose. Car quelques secondes plus tard, la Guardia Nacional Bolivariana a commencé à balancer du pepper spray."

Bendición mamá, bendición papá

"Tout le monde a commencé à reculer de 100 à 150 mètres. Je remarque que dans la foule, il y a des garçons et des filles de mon âge (j'ai 22 ans). Mais la majorité des manifestants ont entre 18 et 30 ans. La plupart sont étudiants, je les vois à l'université et beaucoup sont mes amis. Je les vois déposer leur sac à dos et se préparer à combattre la Garde Nationale."

"Ils mettent des masques à gaz pour se protéger des gaz lacrymogènes, des gants pour pouvoir relancer les grenades. Ils mettent aussi des casques pour se protéger des grenades, ou pire, du plomb des balles de la police. Enfin, pour absorber les coups des policiers, ils disposent également de boucliers."

"Je vois aussi les parents aider leurs fils et leurs filles à se préparer au combat. Les enfants disent au revoir à leurs parents de façon très vénézuélienne: bendición mamá, bendición papá. Ils demandent la bénédiction de leurs parents. Ceux-ci répondent: Dios te bendiga autrement dit "que Dieu te bénisse".

"Quand ils se sont sentis prêts, les jeunes se sont rapproché en applaudissant et en qualifiant ironiquement les policiers "d'héros de la nation". Je voulais les rejoindre mais je n'ai jamais été un partisan de ces combats avec la police. En plus, je n'étais pas équipé pour et ma tante nous éloignait des combats."

"J'ai directement entendu des détonations. Les étudiants balançaient des feux d'artifice tandis que la police lançait des grenades. Il y a aussi eu des coups de feu. Quelques minutes plus tard, des motos ont surgi de la fumée: ce sont des étudiants qui viennent récupérer les blessés de la zone de combat."

Ne partez pas! Aide-nous, coño!

"Il y en a qui sont étouffés par le gaz lacrymogène, certains sont déjà inconscients. D'autres ont directement été touché par du plomb ou des grenades lancées par les policiers. Quelques ambulances sont venus récupérer des blessés tandis que certains étaient amenés à l'hôpital sur des motos."

"Je vois un jeune gars qui saigne de la tête, un autre qui a une blessure profonde au cou. Au moment d'écrire ce témoignage, j'apprends que l'un d'entre eux est décédé."

"La répression de la Garde Nationale est lourde et nous, les manifestants, devons reculer pour trouver un endroit plus sûr. Un garçon, tenant une fille d'une main, sa petite amie je suppose et équipé d'un casque et d'un masque à gaz nous crie "Ne partez pas! Aidez-nous, coño!"

"La tentation était grande, je voulais vraiment les aider. Mais ma tante était déterminée et ne nous lâchait pas, mon cousin et moi. Pendant ce temps, les policiers balançaient tout ce qu'ils avaient aux étudiants. On aurait dit qu'ils disposaient d'un stock illimité de grenades et de munitions. Ils ont également eu recours à un hélicoptère pour identifier les points faibles des manifestants. Grâce à ça, ils ont pu tirer au canon à eau des voiture blindées et lancer de nouvelles salves de grenades.

"Il est temps de rentrer à la maison, a déclaré ma tante."

Je ne peux pas juste regarder

"Je suis vraiment en train de me demander ce que je dois faire. Je suis occupé à remplir tous les papiers pour obtenir mon visa en Belgique. Mes parents ne veulent plus que je vive au Vénézuéla ou que j'aille dans les manifestations. Mais je ne veux pas avoir le sentiment de n'avoir rien fait contre le gouvernement.

"Je suis arrivé à la conclusion que je veux me battre avec les étudiants et les citoyens. Je veux me battre contre cette injustice qui nous est faite. Je veux me battre même si je risque d'être arrêté, ou dans le pire des cas, être tué. Je veux être là, sur les barricades soit en tant que combattant soit en tant que journaliste qui rapporte les combats contre ce gouvernement corrompu. Après avoir écrit ce mail, je vais aller acheter tout ce dont j'ai besoin pour me battre.

Note de la rédaction: Nous avons essayé de convaincre "Luis" de ne pas se rendre dans un lieu où sa vie pourrait être en danger. Pendant ce temps, nous attendons son prochain mail.

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